Jules Lesbegueris

Sérigraphies et lithographies à retrouver sur : https://maison-contemporain.com/artiste/lesbegueris-jules/
DU PALÉOCÈNE À L'ANTHROPOCÈNE - PROMENADE SUR LE FIL D'ARIANE
(ORO)GÉNÈSE D'UNE ARCHITECTURE SUR LE LITTORAL DU PAYS BASQUE ESPAGNOL
P10 - PFE
Atelier : Transition(s)
Enseignants encadrants : Thierry Mandoul et Robert Le Roy
Site de projet : littoral de la province basque du Guipuzcoa, Espagne
L’ANTHROPOCÈNE
Époque de l’histoire de la Terre qui a été proposée pour caractériser l’ensemble des événements géologiques qui se sont produits depuis que les activités humaines ont une incidence globale significative sur l’écosystème terrestre.
AAAAAPaul Crutzen, météorologue et chimiste de l’atmosphère, est le premier, au début des années 2000, à employer et populariser ce terme qui signifie « l’Ère de l’humain ».
AVANT-PROPOS
Avant d’intégrer l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Malaquais, j’ai passé mon diplôme aux Beaux-Arts de Paris au sein de l’atelier de Tadashi Kawamata. Ce diplôme s’intéressait aux flyschs qui se trouvent sur les plages de Zumaia (Espagne, Guipuzcoa). Le flysch est un dépôt sédimentaire détritique constitué par une alternance de grès et de marnes accumulés dans un bassin océanique en cours de fermeture, dans le cadre d’une orogenèse – étapes menant à la formation des montagnes. Ces flyschs sont alors passés d’une position horizontale à une position verticale ou pliée.
Dans ce DNSAP (diplôme national supérieur d’arts plastiques), loin des Pyrénées m’était venu le besoin de recomposer, au coeur de la ville, un environnement calme, géomorphique, mais également culturel. Plusieurs niveaux de lectures se déployaient alors dans l’espace de l’atelier Kawamata, comme ceux que l’on peut lire sur un paysage où se superposent une histoire géologique plurimillénaire, une histoire humaine ayant laissé sa visible empreinte, et une histoire locale peut-être moins sensible mais diffusant partout, de façon mystérieuse et puissante, l’esprit du lieu.
À l’aire de l’Anthropocène, en art comme en architecture, il m’apparaît crucial de mettre en lumière l’unicité et la fragilité des milieux rencontrés tout du long de cette côte basque espagnole, menacés directement et indirectement par l’Homme.
Comme l’explique Alain Freytet dans son intervention « La beauté du paysage par la sobriété du projet » lors de la conférence Expérience(s) de paysage, l’homme n’est pas « l’ennemi » ou devrait ne pas se mélanger avec ces milieux ; il en fait au contraire partie mais se doit de les arpenter de manière respectueuse ; que son passage ne laisse comme empreinte qu’un chemin de marche comme pourraient en laisser les moutons ou les pottoks (race de poneys vivant principalement à l’ouest du Pays basque, dans les Pyrénées).
Bien d’autres formations géologiques sont à découvrir le long de cette marche. Toutes nous rappellent à la modestie, nous montrant à quel point nous ne sommes que de passage sur ces terres dont l’histoire se compte en million d’années, échelle de temps qui nous dépasse totalement. Elles nous remettent à notre place et nous sensibilisent à tous ces milieux que nous foulons.


CARTE LOMBARDIENNE
Liens et contexte
Afin de clarifier mon approche de ces sites et de leur complexité dans le temps mais aussi dans ses problématiques, j’ai dressé un schéma démêlant tous ces aspects. Je me suis inspiré pour cela des œuvres de Mark Lombardi (1951-2000), artiste contemporain américain qui s’était appliqué à exposer au grand jour les réseaux relationnels complexes – et bien souvent suspects – des industriels, financiers et personnalités politiques. Cette simple compilation d’informations, qui par ailleurs étaient toutes accessibles, rendit ces liens si clairs qu’elle mit dans la gêne certaines grandes familles de ce monde et valut à l’artiste une perquisition du FBI.

« Flyschs »,
Zumaia kostaldeko bidea (Route côtière de Zumaia en basque) - Parc national, Guipuscoa,
Photo personnelle,
2022

« Pirenaica »,
Vaches de la race Pirenaica, originaire du Sud du pays-basque,
Igeldo, Guipuscoa,
Photo personnelle,
2022
INTRODUCTION
DU PALÉOCÈNE À L'ANTHROPOCÈNE – PROMENADE SUR LE FIL D'ARIANE (1)
(ORO)GÉNÈSE D'UNE ARCHITECTURE SUR LE LITTORAL DU PAYS BASQUE ESPAGNOL
De la ville de Hendaye, sur la frontière franco-espagnole, à celle de Deba, dans la province basque espagnole du Guipúzcoa, se présente à nous une géo-diversité unique au monde. Parcourir ces 60 kilomètres de côte, c’est remonter le fil des 60 derniers millions d’années.
On peut lire cette histoire à Zumaia dans les flyschs qui s’y trouvent, ces strates sédimentaires accumulées au fond des océans et finalement arrachées aux profondeurs marines par le jeu des forces tectoniques lors de l’orogénèse (2) des Pyrénées. Quatre autres précieux sites de cette espèce existent ailleurs dans le monde, réservés aux scientifiques et géologues de profession ; seul celui de cette côte est accessible au public.
On peut aussi trouver aux pieds des Monts du Jaizkibel, à proximité de la frontière française, les paramoudras, ou « poires de mer », formations organiques sphériques transformées en roche plus dense que le grès, se trouvant donc libérées de la roche après l’action de l’érosion. Leur nombre et leur état de conservation au Jaizkibel reste inégalé. Des ichnofossiles, traces résultant de l’activité d’organismes vivants, sont également présents tout du long de cette côte, tout comme les étonnantes traces d’érosions alvéolaires de grès toujours plus variées les unes que les autres.
Ce trésor géologique, sur lequel s’est par ailleurs développé au fil du temps une richesse de faune et flore, est malheureusement menacé directement et indirectement par l’Homme.
Directement, au travers de divers projets qualifiés « d’écocidaires » par la presse, les associations et la population locale. Parmi eux figurent le chantier aujourd’hui abandonné du « super port » de Pasaia, qui devait être implanté le long de la côte d’Azarabatza au Jaizkibel, à l’Est de l’entrée actuelle du port (3) . Il y a aussi eu le chantier d’une centrale nucléaire plus loin à l’Ouest, à Lemoiz, près de Bilbao, stoppé net après le meurtre glaçant de son futur directeur par l’organisation terroriste Euskadi Ta Askatasuna (ETA).
Indirectement, par les effets croissants du réchauffement climatique, l’érosion étant un phénomène réactivé par la montée des eaux, participant donc à la détérioration des côtes littorales (4).
À l’aire de l’Anthropocène (5), il est important de participer à un éveil plus fort de la conscience individuelle et collective autour de l’unicité de ces différents sites géologiques, faunistiques et floristiques, richesses intemporelles qui appartiennent au monde et à tous les basques, viscéralement attachés à leur terre. Un projet répondant à cette problématique serait en contradiction avec l’idée de poser un absurde bunker, qui viendrait densifier des villes portuaires espagnoles qui le sont déjà bien assez et ainsi réduire toujours plus les surfaces et les ressources naturelles.
Un parcours pédagogique le long du chemin de Compostelle, existant déjà sur cette côte depuis des centenaires, serait plus adapté. Ce parcours serait ponctué de projets légers voire éphémères, démontables, rénovables, effacés dans le paysage comme le sont les temples japonais, le musée d’Allmannajuvet de Peter Zumthor ou encore les tours et belvédères de Tadashi Kawamata que j’avais eu la chance, pour l’une d’entre elles, de construire avec lui. Ces projets interpelleraient, en des points clefs des divers sentiers de randonnée et du chemin de Saint-Jacques de Compostelle, les pèlerins et les visiteurs sur la richesse des sites qu’ils traversent.
Il y a également dans de nombreux petits ports basques espagnols, et plus notamment à Getaria, les vestiges de bâtiments portuaires d’une pêche autrefois prolifique. Ces vastes bâtiments abandonnés n’ont pas trouvé d’usage depuis des années malgré leur situation centrale et privilégiée, donnant directement sur le port de Getaria. Ces bâtiments pourraient être réhabilités et constituer une des étapes avant la fin de cette randonnée géo-temporelle aux Flyschs de Zumaia.
Il pourrait accueillir un centre de formation de guides portant sur les différents sites géologiques et écosystèmes marins et terrestres, et intégrer un espace d’interprétation. De ce fait, il participerait à l’économie locale sur le long terme et profiterait de la petite manne touristique déjà amenée ici, entre autres, par la gastronomie traditionnelle et le Musée Cristóbal Balenciaga. Le bâtiment portuaire qui nous intéresse fait aussi office de passage entre le cœur historique du village et la presqu’île du « Dos du rat », lieu vers lequel les getariars et visiteurs vont très souvent se promener.
1 Dans la mythologie grecque, Minos, roi de Crète, devait faire une offrande de sept jeunes garçons et de sept jeunes filles au Minotaure enfermé dans le labyrinthe, et ce, tous les 9 ans. Ariane, la fille du roi, confia à Thésée – dont elle était amoureuse –, une pelote de fil qu’il devrait dérouler pour pouvoir trouver le chemin du retour. Grâce à ce fil, Thésée put tuer le monstre et retrouver son chemin. Aujourd’hui, un « fil d’Ariane » est une ligne directrice, une conduite à tenir pour atteindre un objectif
2 Étapes menant à la formation des montagnes
3 Lien de l’article du journal « Sud-Ouest » sur le « super port » de Pasaia : https://www.sudouest.fr/2010/12/30/le-super-port-de-pasajes-un-projet-ecocidaire-278737-4171.php?nic
4 Lien de l’article du journal « Sud-Ouest » sur l’érosion du littoral basque : https://www.sudouest.fr/pyrenees-atlantiques/urrugne/la-corniche-basque-le-sentier-provisoirement-ferme-la-route-condamnee-a-terme-3505300.php
5 « Il faut ajouter un nouvel âge à nos échelles stratigraphiques pour signaler que l’Homme, en tant qu’espèce, est devenu une force d’ampleur tellurique. Après le Pléistocène, qui a ouvert sur le Quaternaire il y a 2,5 millions d’années, et l’Holocène, qui a débuté il y a 11 500 ans, « il semble approprié de nommer Anthropocène l’époque géologique présente, dominée à de nombreux titres par l’action humaine », Paul Crutzen (1933 - 2021), Anthropocène – La Terre, l’histoire et nous, Éditions du Seuil, 2013





Zumaia
Getaria